Nov 13, 2008

Woodford International School

Vendredi. Jour de l’ «Assemblée » à Woodford School. Pour qui n’est pas anglo-saxon, une Assemblée est une expérience culturelle intéressante, surtout lorsqu’il s’y ajoute une touche "Salomonaise". Tout les vendredis, à huit heures du matin, élèves et instits se réunissent sous le préau. Les parents qui le souhaitent ont des chaises à leur disposition. Mrs Jenny se met au piano et tous se lèvent pour entonner d’abord l’hymne des Iles Salomon - très beau - puis la « prière » de l’école. Ensuite, c’est « show time ». Chaque classe, à tour de rôle, prépare un petit spectacle qui dure un quart d'heure. Et pour finir la remise des prix de la semaine. Il y en a pour tous les goûts. Evidemment, à une quarantaine de prix par semaine, on comprend que l’imagination des enseignants finisse par se tarir. Mon préféré reste "for trying his very best in class".

Mais Vendredi dernier fut un vendredi très spécial. Non seulement c'est au tour de la classe de David, mais c'est aussi un matin musical Portugais. Quinze petits ont fredonné, sans trop d’enthousiasme et de concentration, "O balão do João". La première strophe est chantée par tous; David enchaîne en solo. Il n’a pas l’uniforme aujourd’hui. Je l’ai vêtu "Portugais" . Short vert. Tee-shirt fond rouge avec Tramway jaune au centre et casquette rouge.
L’école a été établie dans les années 50 par le gouvernement et comptait à l’époque, une douzaine d’élèves. Elle prit le nom de Woodford dans les années 90.
Charles Woodford, un naturaliste, qui fut le premier représentant Britannique des Iles Salomon en 1896, trois ans après l’établissement du Protectorat Britannique. Or, établir un Protectorat, surtout sans perspective de gains immédiats pour la Couronne, était une activité onéreuse. Muni de maigres subsides, il fallait donc que Woodford subvienne à ses besoins e à ceux de l’administration naissante. C’est ainsi qu’il fut le premier à encourager l’investissement étranger dans les ressources tropicales des iles, le copra et le cacao (ressources encore importantes de nos jours). Or, pour exploiter ses ressources, il fallait commencer par adresser le problème de la terre. Tout en reconnaissant l’existence des droits coutumiers tribaux, les premières lois furent passées, permettant à la Couronne le contrôle des terres "vacantes" ou "non cultivées". Ces terres étaient ensuite louées aux investisseurs étrangers, essentiellement Britanniques dans un premier temps.

Un des plus importants de ses investisseurs fut Lever Brothers - aujourd’hui Unilever - qui au tournant du 19ème siècle acheta ou loua des parcelles de terre dans les Iles Salomon, jusqu’au lointaines Shortland Islands (archipel d’iles dans l’ouest face à Bougainville). La location ne différait pas grandement de la vente, puisque sous Woodford la location pouvait durer 999 ans. Lever, défricha, planta et géra entre autres des plantations de noix de cocos, matières premières devenues indispensable pour la fabrication "moderne" des savons Lever (ces derniers utilisant désormais le copra au lieu de la graisse animale). En 1913, Lever possédait 3% de la surface totale des Iles (considérable si l’on tient compte du fait que les terres arables sont limitées dans un pays recouvert de montagnes, volcans ou d’ilots coralliens).

Les terres pouvaient aussi être achetées par la Couronne, dans le cadre "d’utilité publique", la vente par les clans devenant alors obligatoire. Le problème était donc posé. Tout d’abord dans les définitions inscrites dans les lois. Que constitue donc une terre "vacante"? N’oublions pas que la majorité des iles Salomon est recouverte de forêts. Les terres qui ne sont pas défrichées pour la culture de tubercules ou l’établissement de villages sont utilisées de bien d’autres façons: cueillette de fruits et plantes médicinales, coupe de bois pour la construction de cahutes ou pour le feu, établissement de lieux tabous. Les forêts sont donc synonymes de ressources complémentaires vitales et leur préservation apportent un sentiment de sécurité. Le système complexe des coutumes tribales, ignoré par Woodford, apporta de nombreux malentendus. Si par exemple, la notion d’usufruit était courante, le caractère définitif de la "vente" était inconnu des villageois. Il allait de soi que lorsque l’acheteur décédait, les terres revenaient automatiquement au clan vendeur.

De plus, Woodford, qui devait gérer un Protectorat éparpillé sur de nombreuses iles depuis sa petite base de Tulagi dans les Iles Floride, n’avait pas les moyens, ni l’envie, d’établir sérieusement, le statut des terres à aliéner, surtout dans les Provinces les plus éloignées. Il s’ensuivit donc des expéditions punitives, des formes passives de résistance des villageois, des plaintes dont quelque unes furent entendues. Lever du rendre par exemple en 1920, des parcelles de terres aux communautés de la Province Ouest.
Woodford en assurant des revenus au protectorat et en instaurant un système de règles et lois lance donc les bases de l’administration coloniale aux Iles Salomon. L’éducation n’était évidemment pas une de ses priorités essentielles. Ce sont les missionnaires qui, dés la fin du 19 ème siècle, s’acquittent de la tâche, l’occasion étant trop belle pour christianiser les populations, ce qu’ils firent avec grand succès, puisque 95% de la population se dit à ce jour Chrétienne. Certain prêtres se mirent aux langues locales mais durent revenir à l’anglais, sous pression Britannique, après la II Guerre Mondiale. Certains firent des concessions, comme les Adventistes, lectures liturgiques en Anglais mais sermons en Pidgin. Permettre aux populations de lire la bible, était évidemment l' objectif prioritaire des diverses congrégations.
Justement en Août dernier, dans le cadre du projet "Telling the story of Jesus in every language", une nouvelle traduction de la bible en Pidgin - qui serait parlé par 72% de la population - a vu le jour, après 14 longues années de travail consistant à traduire l’ancien testament et réviser le nouveau testament.
Au même moment, un autre projet s’est concrétisé. Plus ambitieux, puisque il est le résultat de 30 années d’efforts, entre autres par un certain Mr Simon, aujourd’hui âgé de 87 ans qui continue ses travaux de traductions. Pour les intéressés, sachez donc que le nouveau testament est désormais disponible dans la langue Natqgu, parlé dans les Iles Santa Cruz dans la Province de Temotu par…4.000 personnes!
Les premières recommandations pour l’élaboration d’un plan d'éducation national furent lancées par l’administration coloniale en 1940 mais ce projet n’eu pas de suite avec l’avènement de la guerre. Peu fut accompli lors des décennies suivantes et l’éducation se trouva confrontée aux problèmes usuels: manque de fonds, enseignants sans formation, curricula inadaptés. Comme l’écrit un ancien administrateur colonial, qui vécut dans les Iles entre 1952 et 1974, "… les livres anglais disponibles font référence aux moutons, à la neige et contiennent des illustrations de paysages étrangers". Ainsi, à la veille de l’indépendance en 1978, seuls 3 Salomonais avaient fréquenté l’université (hors du pays).

Aujourd’hui, l’éducation dans les iles Salomon n’est pas obligatoire et seuls 60% per cent des enfants en âge scolaire ont accès à l’éducation primaire. Et encore que veulent dire ses chiffres. N’oublions pas que le Pidgin n’est pas la langue officielle des Iles Salomon. L’anglais est donc, en principe, enseigné dans toutes les écoles du pays. Mais, si dans la capitale Honiara, on y trouve une communauté d’expatriés plus l’élite Salomonaise parlant l’anglais, il n’en est pas de même dans les Provinces, surtout les plus éloignées. De plus, les enseignants formés à Honiara et par conséquent devenus "urbains" ne souhaitent généralement pas repartir vers leur Province d’origine.

Il y a encore les problèmes logistiques pour transporter les enfants vers les ilots plus fortunés qui ont une école. A Maravagi, c’est Richard qui contribue financiérement aux coûts du transport par bâteau. Ce dernier, vient chercher les enfants tôt le matin pour les emmener dans l’ile, juste en face, où les Anglicans ont établi une école, et les ramènent dans leur village dans l’après midi. Les églises gèrent encore plus de 20% des institutions scolaires et se retrouvent dans les endroits les plus perdus de l’archipel.

L’absentéisme des enseignants est aussi important. Hier justement, le Ministre de l’Education a fait une visite impromptue dans une école secondaire de Honiara. Seul un professeur était présent dans les 5 classes visitées. Il a encouragé les élèves à prendre note des absences des enseignants: “I encourage you to keep diaries of your teachers when they do not come to class and send them to me ».

De plus, l’école primaire publique est encore payante. Un des produits bancaires les plus populaires du projet Banque Rurale d’ANZ est bien "l’épargne-école", permettant à tous les jeunes en âge scolaire d’épargner - sans frais bancaires - pour financer leurs études. Il n’est pas rare de voir des petits déposer 1 SBD muni de leur « passbooks » (un carnet où sont enregistrées toutes les transactions bancaires et qui reste en possession du client, lui permettant à tout moment de visualiser et de suivre son compte). Le premier ministre a déclaré devant l’Assemblée Générale des Nations Unies en Septembre dernier, vouloir introduire dès Janvier 2009, l’école primaire gratuite et fait appel à l’aide internationale.

L’école Internationale de Woodford est donc une école pour l’élite et les fortunés et compte à ce jour environ 360 élèves du jardin d’enfant au secondaire. La grande majorité des élèves est Salomonaise. Les autres se divisent entre les expatriés qui résident à Honiara, asiatiques travaillant surtout dans le secteur privé, d’autres issus de la région Pacifique, Australiens, et cas unique, un Portugais Franco-Australien !
L’école est stricte avec l’uniforme suivant les bonnes traditions anglaises. Et c’est finalement bien pratique de ne pas avoir à se soucier, chaque matin, des vêtements à faire porter à David. Les chapeaux sont verts foncés, larges et à rebord dur, à l’image des mormons.

L’école est candidate au Baccalauréat International pour le programme primaire. Le nouveau Directeur est bien occupé à pourvoir l’école de règles conformes aux normes internationalles. Il y a donc maintenant un nouveau parking, du savon dans les toilettes, de nouvelles règles concernant la sécurité de l’école. Les procédures d’urgence incluent que faire en cas de tremblements de terres, tsunami et troubles civils.
L'eau de pluie est recueillie par des citernes avec robinets où les enfants peuvent aller boire. Encore quelques efforts à faire dans ce domaine...

Le curriculum scolaire est Australien, précisément du Queensland, (les curricula varient entre états Australiens). Le primaire suit la méthode THRASS basée sur un programme phonique et graphique. Les enfants apprennent à visualiser et à prononcer les sons de la langue anglaise plutôt que les lettres de l’alphabet. Quand ils se mettent à réciter l’alphabet en « sons » à toute vitesse, l’effet est plutôt surprenant.

L'école est mignonne, verdoyante. Les murs des bâtiments peints de jolis muraux, l'oeuvre d'un peintre local. L’ambiance est aussi chaleureuse à Woodford School. Mrs Rore, l’instit de David, originaire de l’ile au joli nom de Vella Lavella, dans la Province Centrale est douce, articulée, ouverte aux suggestions des parents. Mais l’enseignement est généralement plutôt désuet, pas vraiment fait pour stimuler l’imagination, l’esprit critique. Mrs Rore m’a montré avec beaucoup de fierté une page entière recouverte de " i " en minuscules que David a laborieusement tracé. Il a même eu un prix spécial, décerné par le Directeur pour la rectitude de ses " i ". Mais ça l’ennuie profondément. Je sympathise, alors je lui chuchote à l’oreille qu’il pourrait tracer ses lettres en sautant deux lignes à la fois. Le travail en est réduit de moitié.
Dans le cadre de la candidature au Baccalauréat International, certains parents semblent rechercher "l’internationalisation" à tout prix. L’an dernier, on me demande si je peux donner des cours en Portugais. «Mais qui voulez vous que ça intéresse» dis-je. Même le Français…Finalement, un certain jeune garçon qui aurait vécu dans les Philippines, propose l’Espagnol. Il semblerait que son Espagnol soit si peu orthodoxe ("inintelligible" si j'en crois Carmen qui parle Espagnol) que les cours ne font pas long feu. L’école recherche désormais un professeur de chinois, ce qui me parait bien plus logique dans le contexte des Iles Salomon.

L’école est financée entièrement par les frais de scolarité et quelques donations occasionnelles. Les ressources scolaires sont ainsi limitées, selon nos standards occidentaux. Et pourtant, les enfants ont maintenant des ordinateurs tout neufs avec écrans plats (mais encore faut-il avoir des programmes adaptés aux enfants; l’an dernier j’ai fourni les premiers CDs avec exercices de maths et lecture sous forme de jeux, car depuis plus d’un mois les enfants s’exerçaient à tracer des ronds et carrés…) Un appareil photo digital par classe est aussi disponible.

Chaque jour, David revient avec des devoirs maison qui incluent la lecture d’un petit carnet de lecture fournit par l’école, et rendu le lendemain. Il n’y a pas de gaspillage et il est clair à l’allure de ces carnets de lecture - qui datent des années 70 - qu’ils ont été utilisés par de nombreux élèves. Il a commencé la lecture avec une série de livres à images, en noir et blanc. Le dernier portait sur les couleurs, le camion rouge, le ciel bleu, un coq marron…. Nous prenons le parti d’en rire et d’en faire un jeu. Rechercher les mots de toutes ces couleurs sensées figurer dans les illustrations.

Un autre jour, il me ramène un livre qui s’intitule "The Moth and the Sloth" (la Mite et le Paresseux) (essayer donc déjà de prononcer ces deux mots ensemble en Anglais). "The Moth and the Sloth" est la description des us et coutumes de ces deux animaux et nous sommes fort contents d’apprendre que la mite à l’habitude de pondre ses œufs sur les excréments tout chauds du paresseux. Je suis quand même allé voir Mrs Rore pour revoir le choix des livres.

L’association de parents d’élève a un rôle important. Elle aide l’administration, récolte des fonds, organise des événements extra scolaires. Il y a deux semaines nous avons pu voir, assis sur des matelas improvisés, "Kung Fu Panda", sous le préau de l’école, avec écran géant. Succès garanti, puisqu’il n’y pas de cinéma dans les Iles. Je l’ai aussi inscrit au football, supervisé par deux parents, tout les mardis en début après midi. Les petits s’amusent en dépit de la chaleur accablante.

2 comments:

Guy MOLL said...

Je suis content de voir que la fibre maternelle laisse des traces...
D'abord un magistral cours d'Histoire au service d'une Géo-politique omniprésente (c'est comme cela que l'on enseigne cette matière depuis les années 80).

Tes récits sont toujours très intéressants et bien racontés.

Merci de nous faire partager des moments de vie que nous imaginons plus facilement grâce à tes explications.
Ce n'est pas toujours facile d'apréhender tous les us et coutumes de ces pays lointains.
Guy

Unknown said...

LE COMMENTAIRE DE GUY M A TOUCHÉE : LES CHATS NE FONT PAS DES CHIENS